Sir Francis Chichester,
seigneur de la mer

À plus de 50 ans, celui qui va devenir l'un des plus grands marins de sa génération n'a encore jamais mis les pieds sur un bateau.

Né en 1901, dans le Devonshire, en Angleterre, Francis Chichester, à peine adolescent, émigre en Nouvelle-Zélande.

Il y fait plusieurs métiers, souvent rudes, parfois prospères : bûcheron, mineur, chercheur d'or, agent immobilier, etc. En même temps, il découvre l'aviation.

Il revient en Angleterre, passe son brevet de pilote et effectue le second vol en solitaire jusqu'en Australie. Il a baptisé son avion "Gipsy Moth". Il continue de voler, la plupart du temps de la fašon la plus aventureuse : premier vol en solitaire d'Est en Ouest de Nouvelle-Zélande en Australie, recordman de la distance en hydravion et en solitaire... Tout ne se passe pas toujours bien. Les accidents et les émotions ne manquent pas. Le jeune homme audacieux et volontaire invente de nouvelles méthodes de navigation. Durant la deuxième guerre mondiale, à la demande de la Royale Air Force, il enseigne aux pilotes.

À plus de 50 ans, il découvre la voile
Au lendemain de la guerre, Francis Chichester met sur pieds, à Londres, une entreprise d'édition de cartes. Rapidement, son esprit d'aventure cherche un nouvel horizon. Ce sera la voile en haute mer. Paradoxalement, à plus de cinquante ans, celui qui deviendra le plus grand marin de sa génération n'a encore jamais mis les pieds sur un bateau.

Chichester pratique avec passion. Il achète son premier voilier qu'il baptise "Gipsy Moth II". Il participe à toutes les courses et dès 1956, gagne l'une des plus difficiles épreuves de la mer du Nord. C'est à ce moment qu'il tombe malade affecté d'un cancer du poumon. Son médecin veut l'opérer, Chichester refuse, et part pour le midi de la France. Miraculeusement, il guérit.

À ce moment, le colonel Blondie Hasler du Royal Ocean Racing Club cherche des audacieux qui seraient tentés par l'idée d'une course transatlantique d'Est en Ouest en solitaire.

Il faut se rappeler qu'une telle aventure n'est pas chose facile car même en été, l'Atlantique Nord est dur, froid, et que les vents soufflent de l'Ouest, donc contraire à la route. De plus, à l'approche de Terre-Neuve la brume est souvent présente et que dire des icebergs.

Naviguer en solitaire est l'expression suprême du sport de la voile. Il faut manoeuvrer seul son bateau, résister à la fatigue et au sommeil, vivre l'isolement et se tirer sans aide des situations délicates. Tout ceci exige la force physique alliée à la force morale. En course, c'est pire car en plus, il faut toujours aller plus vite et porter le maximum de voilure.

En 1960, Il n'y avait pratiquement jamais eu de course de voiliers en solitaire. L'idée de Blondie Hasler était à tout point de vue, l'inconnue. Cinq hommes répondirent à l'appel de l'aventure. Parmi eux, Francis Chichester.

L'homme est âgé de 59 ans. Il possède un bateau de 12 mètres pesant dix tonnes, et portant un mât de 17 mètres, le "Gipsy Moth III". Tous sont d'avis que ce bateau est trop grand pour un solitaire qui plus est un sexagénaire. C'est qu'ils ne connaissent pas Chichester. Grand, mince, les cheveux gris, Chichester se présente comme un gentleman très britannique. Il en possède la courtoisie et cultive à la perfection " l'understatement ". Derrière ses lunettes d'acier, l'oeil brille, l'homme est réservé, il a devant la foule une sorte de recul instinctif. Mais le veston des réceptions officielles camoufle des épaules énormes, des biceps et des avant-bras surprenants, faits pour hisser les voiles et tirer sur les cordages. Jusqu'à sa mort, le navigateur conservera une musculature d'athlète.

Toujours lutteur
Avec ses soixante ans et son bateau trop lourd, Francis Chichester gagne en 40 jours, la première course transatlantique en solitaire de Plymouth à New-York. Son plus proche rival, le Colonel Hasler sur "Jester" met 48 jours.

Deux ans plus tard, Chichester parvient, hors-course, à battre son propre record. Il sera détrôné en 1964, par un athlète qui possède la moitié de son âge, ╔ric Tabarly. Tabarly, âgé de 32 ans, sur son bateau spécialisé de 14 mètres, le "Pen Duick II", construit pour la course, ne devancera Chichester 63 ans que de 2 jours et 20 heures. Le vieux lion n'a rien perdu de sa combativité et déjà, il prépare d'autres combats.

Les grands navigateurs sont des gens fascinés par la carte, et il n'existe pas je crois de périple plus grandiose que de faire le tour du monde par les trois caps. C'était jadis la route des clippers, les grands voiliers de l'Angleterre. Au Sud de Bonne Espérance, de l'Australie, de l'Amérique, les mers australes ceinturent le globe. Les caps y sont autant de bornes terribles dressées sur les océans les plus meurtriers. Là-bas, les vents, presque sans interruption, soufflent en tempête, les vagues sont hautes comme des maisons, destructrices comme des avalanches. Le froid est vif, même en été. Les glaces dérivantes et les icebergs sont des dangers constant, surtout pour un solitaire qui ne peut veiller constamment. En 1942, l'argentin Vito Dumas a le premier bouclé la boucle en solitaire, au prix d'énormes souffrances. Chichester veut faire mieux : prendre la route des clippers, en effectuant qu'une seule escale, battre le record de la plus longue traversée en solitaire, et montrer enfin ce qu'un petit yacht peut accomplir. Non seulement cet homme de soixante ans veut doubler les trois caps, mais il veut aller vite, très vite.

Comme un grand bateau est plus rapide qu'un plus petit, Chichester choisit de faire construire un yacht de 16 mètres 50 "Gipsy Moth IV". Normalement, il faut un équipage de 8 personnes pour manoeuvrer un tel bateau. L'architecte Illingworth avise le navigateur solitaire que le plus grand foc ne devrait pas mesurer plus de 18 mètres carrés, Chichester en commande un de 55 mètres carrés.

Les premiers essais sont décevants : le bateau est peu stable sur sa route. Il manque de raideur à la toile, les aménagements conviennent mal à l'objet d'une telle croisière. Tant pis : Francis Chichester part comme prévu le 27 août 1966. Il est fatigué, le bateau est en désordre, le temps défavorable. Peu importe, de la route !

Le 17 septembre, seul au milieu de l'Atlantique, Francis Chichester est assis dans son cockpit en smoking, chaussure noire, cravate noire, champagne à la main. Digne comme un Anglais, le navigateur porte un toast à sa femme Sheila et à son fils Gilles. C'est sa fašon de fêter son soixante-cinquième anniversaire. Cette soirée mémorable se termine mal : à deux heures du matin, un grain couche le bateau. Chichester, qui avoue avoir un peu abusé des boissons fortes, doit s'extraire de sa couchette, se battre pendant des heures avec les voiles pour redresser le bateau et le remettre en route.

Après deux mois de mer, l'Afrique est doublée. C'est maintenant la route des quarantièmes rugissants, le domaine sinistre et grandiose des grandes brises d'Ouest. Gipsy Moth IV est poussé par des vents de 100 km/h (55 noeuds). Ces très inconfortable avoue cet homme qui, par malchance se casse une dent : dès la première accalmie, il recolle le morceau. La réparation ne tient pas.

Dans ces parages, la mer est dangereuse : les lames sont brutales, vicieuses, effrayantes reconnaît Chichester qui ajoute : " Je suis fourbu, avec des crises de dépression de plus en plus fréquentes. Je me sens faible, usé, je ressens une solitude intense... " Comme tous les grands navigateurs solitaires, c'est un homme sensible qui cherche à s'accomplir, à se dépasser, au prix d'un énorme effort de volonté. Le 12 décembre avec 106 jours de mer, Francis Chichester arrive à Sydney. Il est si épuisé qu'il faut soutenir ses premiers pas sur le quai.

Une route si longue
Pourtant, le plus dur reste à faire : l'immensité du Pacifique Sud, deux fois plus large que l'Atlantique, le Cap Horn, puis toute la remonté de l'Atlantique. Jamais un solitaire n'a accompli une route aussi longue.

Le 29 janvier, le Gipsy Moth IV repart. Tout de suite, il subit une énorme tempête, avec des vents de 150 km/h (85 noeuds). Le bateau chavire. Grâce à son lest, le bateau se redresse dans un gigantesque désordre de placards ouverts, de vaisselle cassée, de matériel et de vivres sens dessus-dessous. De coup de vent en coup de vent, à force d'obstination et grâce à un profond optimisme, Chichester double le Cap Horn, remonte l'Atlantique et le 28 mai, fait une entrée triomphale à Plymouth. Il sera anobli par sa Majesté la Reine ╔lisabeth II avec l'épée remise, quatre siècles plus tôt, à Sir Francis Drake après le premier tour du monde.

Sir Francis Chichester a bien mérité de se reposer, et son bateau aussi. Gipsy Moth IV est au musée de Greenwich aux côtés du clipper Cutty Shark.

Pourtant, Sir Francis commande un nouveau bateau, "Gipsy Moth V". Quel projet cet homme indestructible prépare-t-il ? Chichester veut établir un record de vitesse sur un parcours de 4000 milles que le navigateur a lui-même fixé entre le golfe de Guinée et l'isthme de Panama. L'ambition de Sir Francis, traverser en 20 jours, à la moyenne de 200 milles par jour, une vitesse que très peu de yacht de course, menés par un équipage nombreux, parviennent à atteindre.

Le bateau est grand, 17,10m. En janvier 1971, Chichester effectue les 4000 milles en 22 jours, ayant parcouru en 5 jours, 1000 milles. C'est un record !

Lors du retour vers Plymouth, toujours en solitaire, Sir Francis Chichester subit un très mauvais temps dans l'Atlantique Nord. Des vagues fantastiques balayent le bateau. Deux fois le bateau est couché, une voie d'eau s'est produite. Le navigateur est épuisé, tout à bord est en désordre. Mais le vieux lion réagit et arrache le bateau au naufrage.

L'année suivante, à 71 ans, il s'engage avec le même bateau, dans la course transatlantique en solitaire. Ses médecins le lui ont interdit. Sir Francis est atteint d'une tumeur à la moelle épinière, il peut à peine marcher, il est très affaibli. Contre l'avis de tous, il prend le départ mais, victime de troubles graves et d'hallucinations, il ne peut continuer.

La Royal Navy veut le secourir. Son premier mouvement est de refuser cette assistance. Sans doute pense-t-il à ce moment qu'il va mourir en mer. Mais lorsque Sir Francis voit son fils Gilles venir à lui à bord d'un bâtiment de la Navy, il accepte leur aide, mais ne quitte pas son bateau. C'est à bord de Gipsy Moth V qu'il arrive à Plymouth. Le " Seigneur de la Mer " y mourra le 17 août 1972, à l'hôpital naval de Plymouth.

Pierre Boucher N

Bibliographie :
Seul en course
Le Ciel et la Mer Galimar 1975
La Fièvre Océane Presse de la Cité 1977